Avant-propos

Les astronomes ont consigné leurs travaux depuis l'antiquité. Ainsi, les ouvrages qui nous parviennent soulignent la profondeur de leur pensée. "Tout ce qui existe consiste dans la matière, la forme et le mouvement " prétend Aristote qui scinde en trois les sciences spéculatives: la physique, les mathématiques et les choses divines. C'est précisément ce constat qui, durant des siècles, incite les philosophes à recourir au divin, même si la physique ou les mathématiques ébauchent des réponses. Il faudra attendre le siècle des Lumières pour que l'astronomie s'émancipe enfin du confinement dogmatique où l'enferrait le pouvoir religieux.

Le cheminement des astronomes, permet de comprendre la corrélation qui s'établit à partir de la fin du XVIIème siècle, entre les progrès techniques ou mathématiques et l’apparition d’une nouvelle manière de penser le Monde. Qui aurait alors imaginé que ces évolutions fulgurantes, confortant l'homme dans l'idée de sa suprématie sur la Nature, allaient, deux siècles plus tard, l’aliéner à une science qui s'écarte d'autant de ses desseins premiers qu'elle se soumet aux contingences matérielles de nos modèles économiques, reléguant de ce fait la cause humaine à l'arrière plan.

Cette évolution considérée comme "décadente" par Michel Onfray (Décadence - ed. Flammarion-déc.2016), trouve déjà un écho chez Nietsche à la fin du XIXème siècle: " Les sciences, cultivées sans mesure et avec la plus aveugle insouciance, émiettent et dissolvent tout ce qui faisait l'objet d'une ferme croyance... jamais siècle ne fut plus séculier, plus pauvre d'amour et de bonté. Les milieux intellectuels ne sont plus que des phares ou des refuges au milieu de ce tourbillon d'ambitions concrètes. De jour en jour ils deviennent eux-mêmes plus instables, plus vides de pensée et d'amour. Tout est au service de la barbarie approchante, tout, y compris l'art et la science de ce temps. " ( Nietzshe, Considérations inactuelles, III. §.IV).

La découverte de l'astronomie m'accaparait encore que déjà je redoutais l'inévitable sensation de vide qui ne manquerait pas de se manifester au terme de mon initiation. Entre-temps je m'étais lancé à la recherche de livres anciens dans lesquels je découvrais, à chaque nouvelle acquisition, à quel point la route est sinueuse qui conduit au partage des savoirs "vrais".

Conscient par ailleurs que mon projet naissant de transcrire mes notes (dans la perspective de réaliser ce site) risquait de m’entraîner dans un puits sans fond, je décidais de poursuivre dans cette nouvelle direction et de rompre avec mon approche initiale, essentiellement pratique, de l’astronomie. Cette réorientation eut l’heureuse conséquence d’enrichir mon occupation des attributs de ce qui allait devenir progressivement une aventure intellectuelle.

Mener à bien l'exercice m’imposa de choisir parmi de multiples possibles susceptibles de donner quelque intérêt à ma présentation de ces livres anciens. Mon attention pour ces ouvrages est moins liée à leur teneur souvent obsolète, qu’aux témoignages qu’ils renferment à propos de la relation de l’homme au savoir.

A cet égard, je ne peux passer sous silence un forum auquel j’ai assisté en 2010, au cours duquel s’exprimait Robert Darnton (ci-contre). Président de la bibliothèque de l’université de Harvard, fin connaisseur du livre ancien, il ne renie pas pour autant les technologies de numérisation et les perspectives de partage des connaissances qu’elle laissent envisager. Favorable aux banques de données informatisées, Robert Darnton n'en soutient pas moins l'idée d'une conservation du livre physique qui ne saurait être réduit à son seul contenu.

A l’issue de son intervention, j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec lui sur ce dernier point et, bien que notre échange n'ait duré que quelques minutes, j'ai évoqué la problématique de la transcription, faisant part de mes hésitations, tout en mentionnant quelque uns de mes ouvrages ciblés (Descartes, Locke, Bayle...).

Robert Darnton m’a très aimablement répondu en insistant sur le potentiel émotionnel que transmet le livre physique (par la suite, je prendrai toute la mesure de ce dont il parlait). Cet échange inattendu a  éclairé mes choix. Je me bornerai donc à traiter de livres en ma possession. En effet, pour les ouvrages rares, dont l’acquisition est hors portée, une transcription littérale des contenus constitue un travail lourd doublé d'un manque certain de "relief". L’abandon raisonné de cette forme limite considérablement mon champ mais ouvre, en contrepartie, la perspective de partager ces sensations bien particulières, éprouvées lorsqu’on a la chance de tenir en main un livre ancien et d'en lire le texte dans son écriture originale.

Il ne me restait qu’à surmonter des difficultés techniques comme, par exemple, celle de présenter en un même format des ouvrages aux dimensions aussi différentes que l’illustre l'image ci-dessus. La reproduction photographique m‘apparut alors la plus acceptable.

Au cours de mes multiples investigations, j’ai eu la chance d'échanger avec l’astrophysicien André Brahic (disparu prématurément le 15 mai 2016) avant qu'il ne donne une conférence à Toulouse. J'évoquais avec lui mon travail en m'arrêtant plus particulièrement sur un "petit" ouvrage et sur son auteur qui m'avait passionné, «La pluralité des Mondes» de Fontenelle, sans même savoir qu’il allait rendre un vibrant hommage à ce personnage un quart d'heure plus tard lors de son intervention. Ce ne fut donc qu’après avoir assisté à sa conférence que je compris pourquoi il m’avait encouragé si chaleureusement à poursuivre mon aventure autour des livres et documents anciens.

Une autre rencontre fut également pour moi un élément déclencheur, en ce qu'elle me permit d'envisager cette jonction si ténue qui existe entre le monde de la science et celui de la conscience. Dans le cadre des journées organisées à Tautavel (Pyrénées-Orientales) sur le thème de l'astronomie, J'ai participé à un débat ouvert avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan.

Alors que le public regagnait la sortie, je saisis l’occasion de m’approcher de lui pour revenir sur des points échangés durant le débat et mentionner les difficultés que je rencontrais pour dégager une vue générale de l'Univers en ne me fondant que sur des considérations scientifiques. Faisant directement allusion à sa culture bouddhiste, il m’invita à envisager un Univers où l’humanité et le cosmos seraient, par essence, indissociables.

Cette incitation à dépasser la dimension physique de l'Univers fut pour moi un formidable encouragement. Je rassemblais donc de nouvelles ressources pour prolonger ma quête...